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Blog d'un médecin généraliste, chef de clinique universitaire:
« Guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours. » (Louis Pasteur)

mercredi 25 juin 2014

La première fois....

Ça fait plus d'un mois que je n'ai pas écrit de billet sur mes aventures d'interne en médecine générale. Il me fallait remédier à ça rapidement!
Donc, c'est avec tristesse que j'ai du quitter mon stage ambulatoire pour rejoindre le GrandHopitalParisien. Le stage est plutôt classique, avec des staff bi-hebdomadaires, l'ambiance studieuse du CHU, la pression pour aller toujours plus vite, et du travail pour faire 10 heures par jour en 5 heures.
Heureusement, l'intérêt d'être en hopital de jour, c'est qu'il ferme à 17 heures! Donc ça laisse du temps pour faire des tas d'autre choses fun! Sortir avec des amis, glander au soleil dans les jardins de l'hopital, partir en week end réviser les partiels du master, préparer la thèse, préparer les powerpoint des 10 patients à staffer pour la semaine d'après....

Mais le CHU, c'est aussi le retour des VM. Les visiteurs médicaux, ces êtres vicieux  venant prendre du temps brièvement pour revendre leur marchandise informer le médecin des nouveautés, grâce à des études toujours plus significatives les unes que les autres sur des critères de jugement souvent peu cliniquement pertinents !
Il ont néanmoins un talent qu'on ne peut leur retirer, arriver à faire croire au médecin qu'effectivement la molécule présentée est la meilleure, quitte à éluder quelques études contradictoires.

Bref, malgré le règne incontestable du Seigneur Crestor et de sa Princesse Januvia, j'ai entrepris de partir en croisade pour bouter hors de l'ordonnance cette quadrithérapie anti-diabétique orale chez ce patient de 78 ans avec une hémoglobine glycquée à 6,4% !

Moi qui pensait éventuellement surprendre en avançant quelques arguments EBM et sans conflits d'intérêt, pronnant l'intérêt du jeune Elisor sur le Sir Crestor, puis exprimant mon incompréhension devant l'introduction d'un Sartan chez un patient qui était tout à fait apte à recevoir un IEC, je me suis pris la réflexion qui tue. La réflexion qui te fait dire que ton interlocuteur n'a rien compris à ce que tu explique depuis un moment. La réflexion qui montre que ton interlocuteur est en déni total de sa situation.
Mon chef m'a donc dit "Mais t'es vendu aux laboratoire à prôner ton IEC et ta pravastatine?"


Bien amoindri par ce coup d'estoc que je n'attendais pas, mais fier des quelques cours d'entretien motivationnel que j'ai reçu, je tente de me relever en me récitant ces cours: en pré-intention (quand y'a pas d'intention du tout en fait), ça sert à rien d'insister.

Cependant, j'ai réussi à faire naître une certaine ambivalence! (Victoire!) En effet, depuis quelques jours, on me dit "met de la pravastatine ou du Crestor"; du coup, je me prive pas! Comme quoi, même dans les refuges les plus profonds et cachés de BigPharma, il y a un espoir. En effet, chacun des médecins du service montre une réelle envie d'être à la fois à la pointe du progrès mais sans laisser la balance bénéfice/risque pencher en défaveur des patients.

La première étape de mon plan de conquête étant accomplie, je me suis attelé à la seconde. Je n'ai pas été confronté aux VM depuis ma résolution d'avoir une information indépendante l'an dernier, car mes praticiens n'en recevaient pas. Et voilà qu'un homme d'une trentaine d'année, le sourire freedent jusqu'aux oreilles entre dans le service, saluant tout le monde, faisant la bise aux infirmières, un habitué des lieux apparemment! Il venait à la recherche des "internes". Et on l'a tout bonnement conduit jusqu'à moi.
"Bonjour, qu'est ce que je peux faire pour vous?" dis-je en me retournant sur ma chaise à roulette de laquelle je complétais le dossier informatique d'un patient.
"Bonjour, laboratoire PlusMieuxQueLesAutres, est ce que je peux vous déranger un instant?" répondit il.

Dans ma tête, il s'est alors produit tout un tas de réactions chimiques qui ont préparés trois sénarii de réponse:
A/ Le classique: "Euh, j'ai beaucoup de travail, j'ai vraiment pas le temps" Hypocrite parce que j'avais du temps, et que face à cette réaction classique, les VM ont tout un tas de parade et de protocoles qui font qu'à la fin, tu les écoutes. C'est un peu des Eric Dampierre.

B/ Le classique bis: "Oui, mais rapidement" . Bon, c'est un peu comme le classique, mais on perd moins de temps et le résultat est le même: il nous sort son baratin, on pense qu'on écoute pas et que ça nous influencera donc pas. Mais les études montrent que ça marche quand même.

C/ Le refus, solution pour laquelle j'ai opté, pour la première fois : "Je ne souhaite pas recevoir les visiteurs médicaux" Alors, là en général, ils n'aiment pas, ils demandent pourquoi etc... Il semble que j'ai eu de la chance de tomber sur un VM compréhensif. A la seule mention d'une "information indépendante avec la revue Prescrire" , il a fui comme si j'avais dit un gros mot... (si seulement un simple mot impoli pouvait les faire fuir...)

J'étais fier! Le plan de déroule comme prévu, mais il est probable que je trouve un adversaire plus coriace la prochaine fois sur la route de la médecine EBM indépendante!

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