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Blog d'un médecin généraliste, chef de clinique universitaire:
« Guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours. » (Louis Pasteur)

jeudi 20 mars 2014

Touche pas à mon pote!

En France, on aime bien les classements. Le problème, c'est qu'on est pas très bon dans la plupart des classements. Par exemple, si on regarde le niveau scolaire à l'age de  15 ans, on perd des places par rapport aux années précédentes et on est 25ème selon le classement PISA 2012 (mais bon, on reste globalement devant les Etats Unis et le Royaume Uni). Si on regarde les facultés de médecine au niveau international, la première faculté française pointe au 67ème rang (Paris Descartes) et la suivante au 82ème (Pierre et Marie Curie) selon le QS World University Ranking 2013.

Pour tenter de rassurer les patriotes qui sommeillent en chacun de nous, les chercheurs ont alors décidé de faire des classements comparant les français en France: comme ça, on aura forcément une faculté française en haut du classement!

Les français se sont toujours senti particulièrement concerné par deux sujets: la nourriture et leur santé. Du coup, on vient de voir sortir le Guide Michelin 2014  qui classe les restaurants. Et voila Le Parisien s'appuie sur l'intersyndicat national des internes (Isni) pour publier un "classement de la formation des internes!" Donc pour faire simple en reprenant les résultats de cette étude: pour être bien soigné par un "petit jeune médecin" , allez soit à Lille (n°1), soit à Nantes et Angers, soit à Paris, soit à Toulouse, mais surtout pas sur la côte méditerranéenne!


Mis à part les conflits déontologiques qui s'éveillent à moi en lisant cela, étant donné que je ne concoit pas de juger aussi arbitrairement des co-internes, je me demande comment on peut résumer les compétences d'étudiants ayant fait près de 10 ans d'études en regardant que 3 ou 4 ans de leur formation.

Reprenons d'abord la méthodologie de l'étude: les villes sélectionnés comportaient au moins une faculté de médecine, mais certaines comme Paris, Lyon et Marseille en comportent plusieurs. Donc les résumer en 1 seule ville signifie que l'on considère qu'il n'y a pas de différence les différentes facultés d'une même ville (1er biais méthodologique). Ensuite, des questionnaires ont été remplis par les étudiants pour évaluer leur formation: qualité et organisation des cours, accès facilité pour aller en cours durant les stages etc.... Ce sont des questions subjectives, donc on introduit dans les réponses une variabilité de chaque individu qui peut dépendre du contexte dans lequel il répond: si l'interne a passé une bonne nuit: il mettra des réponses plus positives que celui qui a passé une mauvaise nuit. (2ème biais méthodologique). De plus, le recueil des questionnaire a eu lieu entre juillet et octobre  2013; or à cette période, les actualités médicales étaient justement concentrées sur l'augmentation des violences contre les personnels médicaux , où ça? A Marseille! De quoi, démoraliser les étudiants et leur donner une vision plus négative de leurs études, ou bien de mettre sur les nerfs les chefs de service qui ont alors mis davantage de pression sur leurs internes et rendu leur condition plus défavorables (comme le dit l'interne de Marseille dans le Parisien).

Bien, on avance dans l'analyse de cet étude. Maintenant, et malgré ces approximations méthodologiques, peut-on tout de même savoir, grâce à cet article et comme le titre en Une du journal le dit, si les médecins sont bien formés? Pour faire simple, je pense que non. L'étude permet de décrire le ressenti des internes vis à vis de leur formation durant l'internat. Comme je l'ai expliqué ICI en détaillant la formation des médecins, l'étudiant en médecine commence avec 6 années de formation durant lesquelles il apprend le sens clinique. Pour un futur médecin généraliste, cela constitue deux tiers de ses années de formation. Or après le passage des Épreuves Nationales Classantes (ECN), l'étudiant peut changer de faculté pour poursuivre sa spécialisation! Et donc des internes d'une même faculté n'ont pas forcément eu la même formation.
Si on regarde les classements aux ECN 2013, on s'aperçoit que Marseille est plutôt aux alentours de la moyenne si on regarde le rang médian et qu'il y a une grande disparité entre certaines facultés parisiennes.
De plus, ces classements regardent les premiers classés, or, les futurs médecins généralistes représentent plus de  50% des effectifs, et c'est la spécialité qui est choisie dans les dernières (il restait même des postes disponibles à Paris en 2013!) Est ce qu'on doit en conclure que les médecins généralistes sont moins bon que les autres? Certainement pas non plus! Et un dernier point, tant qu'on y est: les médecins ont encore leur liberté d'installation, donc un médecin récemment diplôme de Lille peut très bien décider d'aller s'installer au soleil à Marseille! (de quoi brouiller encore plus les classements!!)


Bravo quand même à l'Isni qui a réussi à mener une enquête nationale complexe pour évaluer nos conditions de travail et notre ressenti vis à vis de nos formations respectives.
La formation des médecin dépend de nombreux facteurs: les enseignements de la faculté, les stages effectués et surtout de l'investissement personnel que ce soit en stage ou dans les apprentissages en dehors du cadre universitaire (journaux médicaux, congrès de formation et twitter!) Ne la résumons pas à ce classement qui peut cependant être très utile pour améliorer les conditions de vie des internes dans les villes "moins bien classées".
Nous sommes tous médecins, avec nos centres d'intérêt qui sont nos forces et certains domaines pour lesquels on est moins performant, et cela ne peut être comparé par un classement.

Petite précision à l'attention du journal Le Parisien, si jamais il était amené à jeter un oeil par ici: Le 3ème cycle d'études médicale constitue la spécialisation qui peut être de 3, 4 ou 5 ans selon la formation. La spécialisation ne s'effectue pas uniquement en  10 et 11ème année, puisque même les internes de médecine générale sont des spécialiste. (Même si cela peut paraitre étrange de dire qu'on est spécialisé dans quelque chose de général... mais ça, c'est un autre débat!)

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